jeudi 12 avril 2018

Un funambule sur le sable, Gilles Marchand,éditions Aux Forges de Vulcain, 2017, 354 pages.

   Un funambule sur le sable est un roman original, à la fois léger et profond, un roman à succès sans avoir été médiatisé, faisant les délices des libraires, des bibliothécaires et des blogueurs...

   Stradi naît avec un violon dans la tête:
"- Nous ne comprenons pas comment cela est possible.
  - De quoi parlez-vous? Comment va mon fils?"
   - Bien. Mais il a un violon dans la tête."

  Notre narrateur, Stradi, nous raconte son enfance heureuse même s'il sent le regard toujours inquiet de ses parents; pas le droit d'aller à l'école, pas le droit de courir, ... jusqu'à six ans, il vit en vase clos.
 Son violon se développe en même temps que lui: cette croissance est harmonieuse et le petit violon commence à jouer des morceaux, ce qui n'est pas sans attirer l'attention!

  Un médecin finit par autoriser l'intégration scolaire: bien évidemment, ses camarades vont le trouver "bizarre", "il est un peu bizarre, Stradi."  De là à ce que l'un d'entre eux le déclare malade mental...
  Et comme c'est difficile de s'intégrer! "Et pour prouver que j'étais l'égal de mes camarades, je devais être meilleur, je l'avais vite compris." (page 123)

 Les personnages du roman sont attachants: le père est un "inventeur", sorte de "savant fou illuminé", travaillant sur les bâillements ou la fabrication de prototypes; sa mère aime bien sûr son fils d'un amour inconditionnel, mettant tout en oeuvre pour lui faciliter l'existence.
 Stradi a un copain avec un handicap physique, Max: il boite. Unis sans doute par leurs différences, ils deviennent de vrais complices.
 Il a une amoureuse, Lélie, avec qui il va vivre: imaginez comme cela peut être fatigant de vivre avec quelqu'un possédant dans sa tête un violon qui joue la nuit!

  Roman sur la différence, "l'anormal" certes: Gilles Marchand se défend d'avoir pensé à un handicap particulier. Mais il nous renvoie avec beaucoup d'humour et d'empathie aux attitudes que nous avons face à ce que nous ne maîtrisons pas, ne comprenons pas, ce qui nous fait peur...

Un roman d'une lecture aisée, à faire connaitre!


jeudi 5 avril 2018

Tuer le cancer, Professeur Patrizia Paterlini-Bréchot, Stock, 2017, 278 pages.

  Voilà une femme remarquable, qui a décidé de consacrer sa vie à la lutte contre le cancer.

  C'est la guerre qu'elle a déclarée à cette maladie, guerre ouverte depuis sa rencontre avec "le patient zéro", un jeune homme au corps envahi de métastases; elle crie sa rage de n'avoir rien pu faire pour le sauver, et de n'avoir pu empêcher d'autres médecins de s'acharner sur lui et d'avoir ainsi provoqué des souffrances inutiles. Elle revoit encore le regard lourd de mépris qu'il lui lance, pensant qu'elle l'a trahi.

  Elle salue le professeur qui lui a tout appris et a reconnu en elle un disciple. Cet homme exigeant, le professeur Coppo, parfois dur, a joué auprès d'elle un rôle de mentor. Il lui a appris la nécessité pour un médecin de comprendre le fonctionnement des maladies, et de discuter avec son patient pour appréhender au mieux sa maladie. L'excellence était alors au rendez-vous et pour mieux cerner les mécanismes du cancer, elle décide de se consacrer à la recherche en hématologie et en oncologie.

  Avec "la traversée des Alpes", c'est-à-dire son arrivée en France, commence un nouvel apprentissage, celui de la biologie moléculaire (son objet est la compréhension des mécanismes de la cellule à l'échelon de la molécule) Car pour elle, pour vaincre le cancer, il faut trouver un autre chemin que la chirurgie et elle va s'intéresser aux travaux de Christian Bréchot: elle va travailler à ses côtés (et l'épouser!) et poursuivre ses recherches pour traquer le tueur! (ce sont ses propres termes.)

  Les résultats vont arriver progressivement, malgré des sabotages et des fuites au sein de sa propre équipe. Elle va également connaitre les difficultés de publication d'articles faisant part de ses avancées et les diverses pressions de l'industrie pharmaceutique.

 Patrizia Paterlini-Bréchot a mis en évidence un test sanguin mettant en évidence les cellules tumorales circulantes, ce qui a le mérite de signaler l'ennemi -le cancer-avant toute détection possible en imagerie. Pour elle, seul le diagnostic précoce permettra de réduire de manière significative la mortalité par cancer. "Mon souhait le plus cher est que le test ISET devienne partie intégrante de toute prise de sang, comme c'est la cas pour la numération et la formule sanguine,... un tel examen de routine permettra, pour un coût extrêmement modique, de détecter la présence de cellules tumorales circulantes souvent avant même qu'une tumeur devienne détectable et en tout état de cause avant qu'elle soit parvenue à créer des métastases."

  Une femme passionnée par son combat!




jeudi 29 mars 2018

Il reste la poussière, Sandrine Collette, éditions Denoël 2016, 3012 pages.

  Quel roman!

   Un petit garçon poursuivi par ses trois frères à cheval dans une plaine de Patagonie: Rafaël, le plus jeune garçon de la fratrie, a été pris en grippe par les aînés, des jumeaux, brutes épaisses, et Steban, le troisième, les a suivis au début dans ces brimades perpétuelles. "tous les trois contre la petite chose qui venait alourdir le travail, car la mère y passait de temps".(page 40).
  Mais l'alliance s'est ensuite modifiée: Steban et Rafaël, celui qu'on appelle le petit,  ont uni leurs forces. Les seuls amis du petit sont son cheval et son chien.

  La mère est dure: elle tient d'une main virile les rênes de l'exploitation depuis la mort du père (mort d'ailleurs dans des circonstances assez suspectes...), elle distribue le travail du matin au soir sans oublier les taloches ni les réprimandes s' il y a erreur ou manquement. Pas d'affection à attendre de sa part car elle ne pense qu'à la rentabilité précaire de sa ferme. Elle s'autorise néanmoins, les jours où elle va en ville avec un des jumeaux pour vendre ou acheter, à aller jouer au poker avec les hommes et à boire de façon tout à fait excessive.

 Elle va perdre (!) au poker un des jumeaux, Joaquin, le moins fort des deux. Il est désespéré, mais finira par découvrir en travaillant chez Eduardo une forme de liberté dont il ne disposait pas auparavant. L'autre conséquence, c'est que le travail de Joaquin est réparti sur les trois frères restants. Rafaël va commettre une grosse négligence qui aura des répercussions très importantes sur sa vie.

 Le cadre du récit est démesuré lui aussi, par son aridité et son immensité, celle de la steppe argentine. Les épineux y prolifèrent, le vent y souffle glacé, l'intrigue est haletante mais néanmoins le roman se clôt sur une bouffée d'espoir.

💓un roman qui vous tient jusqu'à la fin!

jeudi 22 mars 2018

Le domaine enchanté, Elizabeth Goudge, 1940, réédité en 2017 aux éditions Mercure de France, 298 pages.

  Les éditions Mercure de France ont eu une riche idée en rééditant ce roman; Elizabeth Goudge avait bercé mon adolescence et je retrouve en relisant Le domaine enchanté l'atmosphère si particulière de certains romans  anglais ou de certains films comme Orgueil et préjugés pour ceux qui n'ont pas lu Jane Austen.

  Les cœurs  sont les mêmes, les sentiments et les passions s'emparent de la même façon des hommes en 1940 ou en 2018. C'est sans doute dans la façon d'y répondre que nous avons beaucoup changé. La question est de savoir si c'est une évolution réellement positive.

  Lucilla a acheté une maison avec un jardin "enchanté" et elle y a élevé un de ses petits-fils, David. Quand le roman démarre, elle y accueille une fratrie de trois autres petits-enfants dont les parents sont en train de divorcer. il s'avère que David maintenant adulte vient souvent la voir en weekend, et lors d'une de ces visites, il avoue à sa grand-mère ce qui fait à la fois sa joie et son tourment. Je ne peux dévoiler l'intrigue, mais simplement je peux dire que l'atmosphère si particulière de cette maison "Tradition. Mais une tradition particulière. Une tradition de fidélité." (page 221) va contribuer au dénouement.

 Les descriptions sont intégrées au récit et sont utiles à la compréhension de la narration. Elles nous permettent de nous représenter cet univers si parfaitement anglais, et particulièrement représentatif d'une époque.

  Sans être nostalgique systématiquement du temps passé,  j'ai trouvé la lecture de ce roman rafraîchissante!


jeudi 15 mars 2018

Abigaël, Magda Szabo, 1970, éditions Viviane Hamy pour la traduction française, 2017, 418 pages.

    J'ai découvert Magda Szabo, grand écrivain hongrois, avec la lecture de La Porte (article du 6 octobre 2017); avec Abigaël, roman initiatique, c'est un pur moment de bonheur!

  Gina a quinze ans, vit à Budapest avec son père, la sœur de son père, et une gouvernante française, Mademoiselle Marcelle, sa mère étant morte quand elle avait deux ans. Mais son père, le général Vitay, se trouve dans l'obligation de la mettre en pension; la raison ne nous en est pas donnée tout de suite.

  Elle explore l'univers du pensionnat calviniste Matula, est tout d'abord bien entourée par les autres filles de sa classe: elle fait la connaissance d'Abigaël, une statue du jardin, qu'on lui décrit comme la protectrice des lieux. Cependant Gina va enfreindre une des "lois" tacites de la jeunesse et dévoiler aux adultes un des secrets de sa classe. Elle va alors être mise au ban, ignorée délibérément de ses compagnes, tristement en quarantaine. Profondément malheureuse, elle décide de s'évader. Sa tentative va lamentablement échouer, mais son père prévenu qu'elle va mal va venir la voir. Il lui explique alors pourquoi il l'a mise dans ce pensionnat si strict, et pourquoi il ne peut la ramener chez eux. Il lui demande si elle est capable de garder le silence sur ces raisons si graves.

 Notre petite Gina de quinze ans va devoir mûrir plus vite qu'à l'ordinaire: nous sommes dans un contexte de seconde guerre mondiale et le général joue un rôle important dans son pays.

  Elle va découvrir les notions de responsabilité et d'honneur tout en restant elle-même, une jeune fille dotée d'un caractère impétueux. Roman initiatique, Abigaël nous dévoile l'évolution passionnante d'une jeune héroïne tout en nous faisant découvrir un aspect mal connu de l'Histoire de la Hongrie.

  Un livre qui m'a enthousiasmée!💗


jeudi 8 mars 2018

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, 2017, Editions Héloïse d'Ormesson, 532 pages.



  La part des flammes, cela vous dit quelque chose? L'évocation de l'incendie du Bazar de la Charité à travers quelques figures féminines historiques ou fictionnelles nous avait transportés au dix-neuvième siècle. Avec Légende d'un dormeur éveillé,- Gaëlle Nohant nous fait découvrir (ou re-découvrir) le surréalisme à travers la figure de Robert  Desnos et l'oxymore du titre nous dit quelque chose de ce mouvement complexe.

  Il n'est pas le poète surréaliste le plus célèbre: on pense d'abord à Paul Eluard ou à André Breton mais c'est celui qu'affectionne notre auteur comme le souligne l'une des exergues:

  A Robert Desnos
  qui m'accompagne depuis l'adolescence.
par ce roman, j'ai voulu lui rendre
un peu de tout ce qu' il m'avait donné.


Ce gros roman, extrêmement documenté, est passionnant pour l'histoire littéraire, pour l'Histoire et pour l'aspect romanesque.
Tensions au sein du surréalisme avec André Breton en particulier, évocation des recherches de ce mouvement, description plus recherchée du Paris sous l'occupation et du rôle que Desnos a pu tenir dans la Résistance , histoires d'amour et surtout de Youki, tout d'abord femme et modèle du peintre japonais Foujita, puis muse de Desnos, celle qu'il appela la Sirène . La dernière partie de l'œuvre donne la parole à cette femme qui réalise l'amour qu'elle lui a porté et l'immense dette qu'elle a envers lui.

Des amies lectrices qui ne connaissaient pas ce poète m'ont dit tout le bien qu'elles pensaient de ce livre si imposant. Sa taille peut effrayer, mais il se lit de manière fluide. Il permet de découvrir aussi des fragments de l'écriture de ce "dormeur éveillé ".


jeudi 1 mars 2018

Eclipses japonaises, Eric Faye, Seuil, 2016, 225 pages.

En 2015, paraissait le roman Les évaporés,  fiction écrite par Thomas B. Reverdy.. Disparitions restées inexpliquées d'adultes au Japon.
Dans Éclipses japonaises, Eric Faye convoque d'autres fantômes: des Japonais, volatilisés dans les années 1970 aussi de manière inexplicable: des adultes mais également une collégienne, des hommes et des femmes de milieux différents.

  En 1987, une terroriste descendue d'un avion de la Korean air est arrêtée lors d'une escale à Berlin Ouest; son compagnon de route se donne la mort. Elle parle un japonais parfait, mais la police finira par identifier une espionne de Corée du Nord. Elle expliquera à celui qui l'interroge les objectifs de l'attentat: "provoquer des troubles au Sud; discréditer votre régime politique; saboter l'organisation des Jeux Olympiques; empêcher vos élections; et ainsi, vous ayant mis à genoux, faciliter la réunification sous la conduite de notre pays." (page 43)

  Vingt ans après, les enquêteurs feront le lien entre les deux affaires et on comprendra le pourquoi de ces enlèvements, permettant des retours inespérés au Japon...

  Eric Faye s'empare de la réalité avec brio et nous restitue grâce à la fiction un tableau saisissant de ces vies bouleversées. Un livre passionnant!